sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Xiaowen Ren

Asiathèque

22 mai 2021

A Shanghai, la maison de Zhang Yingxiong doit être rasée au grand désespoir de son père qui refuse toutes les propositions d’indemnisation. Quand les voisins, peu à peu, quittent le quartier, les Zhang résistent mais le père y laisse sa santé et sa vie. Pourvus d’une somme dérisoire, insuffisante pour se reloger, mère et fils se font héberger par un membre de la famille mais Yingxiong ne digère pas cette injustice. Son désir de vengeance se focalise sur Lu Zhiqiang, chargé par la municipalité de convaincre les récalcitrants. Il trouve un emploi dans un restaurant dont l’une des fenêtres donne sur le balcon de son ennemi. Il se met à épier le fonctionnaire et sa fille Shanshan qu’il suit dans les rues du quartier. Trouvera-t-il le courage de se venger ?

Loin des jolies façades coloniales du Bund ou des buildings ultra-modernes de Pudong, Ren Xiaowen nous entraîne dans les quartiers pauvres de Shanghai, dans ces hutongs traditionnels amenés à disparaître au nom du progrès. En peu de pages, l’autrice dessine des personnages forts et une trame où se mêlent chronique sociale, suspense et dénonciation de la misère et des expropriations.
Sur le balcon raconte, avec brio, émotion et justesse, les laissés-pour-compte, la corruption, l’injustice, la part d’ombre de la Perle de l’Orient.
Encore inconnue en France, Ren Xiaowen est célèbre dans son pays pour ses novellas, textes courts entre le roman et la nouvelle, qui ont renouvelé la littérature chinoise, depuis les années 80. Gageons qu’elle saura aussi se faire un nom ici, grâce à la nouvelle collection de L’Asiathèque ‘’Novella de Chine’’, dirigée par Brigitte Duzan.
A découvrir !
Merci à Pascaline et aux éditions de L’Asiathèque.

19 mai 2021

Kim Jiyoung vit à Séoul. Elle a un mari, une petite fille et un trouble de la personnalité. En effet, depuis quelques temps, la jeune mère au foyer parle avec la voix d’autres femmes. Pourtant, elle ne boit pas en cachette, elle ne se drogue pas et jusqu’à présent son comportement a toujours été exemplaire. Elle n’a pas non plus subi un choc récemment. Non. Pour en arriver là, Kim Jiyoung a simplement suivi le chemin banal d’une femme coréenne banale dans une société où être une femme est une tare incompatible avec les rêves, les ambitions, une carrière ou même un minimum de considération.

En six grands chapitres, Nal-joo Cho nous raconte les étapes-clés de la vie d’une femme comme les autres en Corée du sud.
Kim Jiyoung a grandi dans une famille de trois enfants, deux filles et enfin ! un garçon. Le petit roi qui n’accomplit aucune tâche domestique, est toujours servi en premier à table, mange les meilleurs morceaux. Inutile de protester devant de telles injustices, la grand-mère remet fermement les filles à leur place.
En grandissant, Kim Jiyoung se rend compte que le traitement de faveur réservé à son jeune frère n’est pas une exception, plutôt une norme, une règle tacite qu’elle retrouve à l’école, au collège et au lycée. Grâce à sa mère, Kim Jiyoung peut choisir son cursus universitaire. Mais là encore, les étudiants ont des prérogatives dont ne bénéficient pas les filles.
Vient ensuite l’entrée dans le monde du travail. Malgré son diplôme, Kim Jiyoung, comme ses amies, obtient difficilement un entretien. Les entreprises privilégient les hommes et ne s’en cachent pas.
Quand enfin, elle est embauchée dans une société d’évènementiels, la jeune femme travaille d’arrache-pied, gère les dossiers les plus difficiles mais ne bénéficie d’aucune promotion. En haut lieu, on sait bien que dès qu’elle sera enceinte, elle démissionnera, comme la majorité des femmes coréennes.
Et la voilà mère au foyer. Oisive ? Non ! Entre l’entretien de l’appartement, les biberons, les repas, le linge, les couches, Kim Jiyoung est bien occupée. Ce qui n’empêche pas les actifs de traiter les femmes comme elle, d’"épouses parasites", occupées seulement à dépenser l’argent que gagne durement leurs maris.
Kim Jiyoung, née en 1982 est donc l’histoire banale d’une femme banale qui encaisse, encaisse et encaisse encore, qui observe en silence la façon dont on bafoue les femmes le plus naturellement du monde, leur imposant des choix de vie qui ne sont pas les leurs, des salaires plus bas, des sacrifices, des humiliations quotidiennes.
Un livre coup de poing qui dénonce froidement, sans fioritures, sans effets de style. Juste des faits, étayés par des statistiques et le constat honteux d’un patriarcat assumé, inculqué dès le plus jeune âge avec une valorisation excessive des hommes et des femmes traitées en sujets secondaires. Tout cela dans une société évoluée, moderne et au XXIè siècle. Déprimant…

17 mai 2021

Quel lien peut-il y avoir entre l’assassinat d’une vieille aristocrate en Ecosse, celui d’un paléontologue à Paris et le cambriolage de l’appartement de Kenji Mori, au-dessus de la librairie de la rue des Saints-Pères ?
A priori aucun et pourtant il semblerait bien qu’une coupe javanaise, propriété de Mori et dérobée lors du cambriolage, soit à l’origine d’une vague de meurtres qui secoue Paris en ce mois d’avril 1892. Malgré le danger évident, Victor Legris se lance dans l’enquête, afin, peut-être, d’oublier les soupçons qu’il entretient au sujet de la fidélité de Tasha…Evidemment, Joseph le commis l’assiste dans ses investigations, voyant là un éventuel sujet pour le roman policier qu’il ambitionne d’écrire pour connaître la gloire, la richesse et être un prétendant à la hauteur de la belle Iris et surtout de son père, Kenji Mori.
Les deux compères parcourent donc les rues de la capitale, des beaux quartiers aux pires coupe-gorges, sur les traces de cette petite coupe, suivis de près par l’assassin, bien décidé à mettre la main sur ce qu’il appelle ‘’la flétrissure’’, quitte à occire quiconque se mettrait en travers de sa route.

Une coupe des plus exotiques, des cadavres tués par balle, une enquête très dangereuse pour Victor, le libraire et Joseph, son commis. Mais si on lit leurs aventures, c’est surtout pour s’immerger dans le Paris de la fin du XIXè siècle. Une ville grouillante d’activités où le beau linge côtoie la misère des chiffonniers, des placiers, des brocanteurs, des bouquinistes, des chanteuses de rue. Entre petits métiers aujourd’hui disparus, crises politiques et menaces d’attentats anarchistes, Paris nous est décrit dans toute sa diversité, son bouillonnement, sa crasse et ses dorures.
Avec ses dialogues savoureux, ses descriptions réalistes et ses personnages attachants, cette série est un petit bonheur de lecture, une plongée revigorante dans notre passé. Toujours plaisant et efficace.

16 mai 2021

Sous-chef au Liner, un restaurant de poissons new-yorkais, Tommy Pagano n’a pas pour seul souci de réussir sa sauce beurre blanc. Il doit pallier les retards et absences de son chef accro à l’héroïne, supporter les lubies de son patron, Harvey, un dentiste juif reconverti dans la restauration et, surtout, il doit éviter les ‘’affaires’’ auxquelles veut le mêler son oncle Salvatore Pitera, dit ‘’Sally la Moumoute’’, 135 kilos d’amour familial et de combines mafieuses. Tommy, passionné de cuisine qui caresse le rêve d’être, un jour, le chef de son propre restaurant, s’est toujours soigneusement tenu à l’écart du milieu malgré les sollicitations de Sally. Mais quand son oncle lui demande un petit service, il ne peut refuser. Le frère de sa mère s’est toujours occupé de lui, a payé ses études et lui a obtenu cette place au Liner. Alors Tommy dit oui et se trouve mêler malgré lui à un crime de sang. Bientôt, il a le FBI sur le dos et un gros dilemme sur la conscience : faut-il dénoncer son oncle, profondément peiner sa mère et s’attirer l’ire de la ‘’Famiglia’’ ou doit-il respecter l’omerta et risquer lui-même la prison ?

Ecrit par l’irrévérencieux animateur télé et chef cuisinier Anthony Bourdain, La surprise du chef est un polar sans autre prétention que de divertir en mêlant gastronomie et mafia. Les traits sont gros, les mafieux sont caricaturaux, l’hémoglobine coule à flots et les situations comiques s’enchaînent pour le plus grand plaisir du lecteur qui voit défiler la fine fleur de la mafia new-yorkaise, des hommes parfois ridicules (la moumoute en ‘’vrais cheveux’’ de Sally), forts en gueule, à la réussite ostentatoire (grosses voitures et chaînes en or) et qui n’hésitent pas à punir sévèrement les balances et autres gêneurs. Au milieu de cette famille envahissante, le jeune Tommy se démène pour garder un casier vierge, ne pas froisser le parrain local, Charlie ‘’Les Camions’’ et mijoter de bons petits plats dans un restaurant qui tient financièrement grâce aux prêts usuriers accordés par la mafia à un patron totalement dépassé par les évènements.
Rien de sérieux donc, mais un polar qui tient la route avec sa grosse dose d’humour, ses passages réalistes en cuisine ou à table, ses descriptions des mafieux réunissant tous les codes de leurs activités et la gouaille new-yorkaise des personnages aux surnoms évocateurs. Divertissant.

Éditions Gallmeister

26,40
13 mai 2021

Une rencontre au détour d’un cimetière, un moment d’égarement, une grossesse, un mariage réprouvé par le père de la mariée et un nouveau départ sur les routes des Etats-Unis. Ainsi commence la vie de couple d’Alka Lark, la blanche américaine et de Landon Carpenter, son époux Cherokee. Un mariage ‘’contre-nature’’ mais prolifique. Au fil de leur déplacement, Alka met au monde huit enfants. Deux décèdent très tôt, six grandissent en nomades jusqu’à l’installation de la famille en Ohio, à Breathed. Alka voulait retrouver ses racines, s’ancrer dans un territoire qu’elle connait. Ils investissent donc une vieille bicoque entourée de nature mais continuent à vivre en marge d’une société qui rejette, les sang-mêlés. A côté de ses sœurs blondes comme les blés, Betty, sixième enfant du couple, a hérité du teint mat et des cheveux noirs de son père qui l’appelle ‘’ma petite indienne’’. Une petite indienne moquée par ses camarades de classe, brimée par les instituteurs mais forte de sa complicité avec sa sœur Fraya et de la bienveillance d’un père adoré, vénéré, mémoire de ses ancêtres, conteur imaginatif et proche de la nature. C’est auprès de lui, de la rivière, des arbres, des plantes, que Betty vit dans l’insouciance d’une enfance sauvage malgré les tentatives de domestication des blancs bon teints de Breathed. Pourtant, le bonheur semble fuir les Carpenter. Très jeune, trop jeune, Betty devient la dépositaire des secrets les plus terribles de la famille. Alka, entre autres, ne lui épargne rien de ses souffrances, lui confiant ses pires cauchemars. Mais Betty est une battante, une guerrière, qui saura faire fi du rejet, du racisme, des chagrins, des pertes, pour se faire un chemin dans un monde hostile parfois, mais aussi rempli de magie, de rêve et d’espoir.

Enorme coup de cœur pour le roman de Tiffany McDaniel qui s’est inspirée de la vie de sa mère, Betty, pour nous raconter une histoire lumineuse malgré des thèmes durs, comme le racisme, les violences faites aux femmes, la pauvreté, le rejet, le suicide, …
Opposés à la noirceur des âmes mauvaises, Betty et son père Landon sont les soleils de ce roman. La guerrière cherokee et son merveilleux père illuminent les pages de leur bonté et de leur volonté à toujours chercher, et trouver, la beauté dans la laideur, le cœur sous la carapace. Landon est né pour être père et il veille sur ses enfants en leur prodiguant des conseils avisés, l’amour de la nature, le sens de la vie. Pourtant, malgré ses soins constants, parfois l’essentiel lui échappe. Des drames se nouent sous ses yeux fermés et que personne ne veut lui ouvrir, pour le ménager, le préserver, ne pas abattre ce chêne qui soutient la famille. Alors Betty prend sur elle cette charge secrète et monstrueuse. Betty n’est pas féminine comme Flossie, elle n’est pas douce comme Fraya, c’est une guerrière indienne, la mémoire de son peuple, de ses ancêtres femmes qui détenaient le pouvoir au sein de la tribu. Betty espère, rêve, lutte et surtout elle écrit. Elle jette sur le papier le trop plein d’émotions, de violences, de malheurs. Elle enterre les enfances saccagées, les viols, les coups, les injustices, les morts. Ses mots effacent les maux, soignent les blessures, dénoncent la perversité des hommes.
Roman de la transmission, ode à la nature qui réserve autant de bouffées d’optimisme, de poésie que de passages durs, cruels, Betty est une pépite, un moment de lecture privilégiée qui fait aimer la littérature pour ce qu’elle est : des mots qui font voyager, découvrir, des phrases qui émeuvent, qui révoltent, des personnages inoubliables, des textes qui se gravent dans la mémoire, qui font réfléchir et aimer.
S’il ne fallait lire qu’un roman cette année, ce serait celui-ci.