sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Roman

Actes Sud

15 juin 2021

Dans sa livrée noire à galons et boutons dorés, Ray est un personnage inamovible du 10 Park Avenue à New York. Doorman de l’immeuble, il ouvre la porte aux habitants de jour comme de nuit. Serviable mais jamais servile, sociable sans être envahissant, il est surtout une présence bienveillante, amicale et discrète.
Quand il retire l’uniforme, il devient un arpenteur inlassable de sa ville d’adoption. Des heures durant, seul ou en compagnie de son ami palestinien Salah, il marche sans relâche dans les rues mythiques de la Grosse Pomme ou dans les quartiers plus reculés, toujours ébloui par la ville qui ne dort jamais.
S’il recueille parfois les confidences des habitants de l’immeuble, lui se livre peu. Pour eux, Ray n’a pas d’histoire, pas de passé. Il est arrivé en homme neuf à New York, laissant derrière lui les souffrances de la seconde guerre mondiale, les horreurs de la guerre d’Algérie, le déchirement d’avoir dû quitter Oran. Il est devenu un Américain, mieux, un New yorkais.

Dans ce premier roman, Madeleine Assas nous propose de déambuler dans les rues de New York, au côté de Ray, le doorman. Statique quand il exerce son métier, il se dégourdit les jambes en explorant la ville dans ses moindres recoins. Le lecteur va le suivre durant quarante années, de ses trente ans en 1965 jusqu’à ses soixante-dix ans en 2005. Toute une vie d’amitiés solides, d’amours fugaces, de passion pour sa ville d’adoption. Avec lui, New York se transforme, des quartiers autrefois en vogue tombent en déshérence, des ghettos deviennent des lieux à la mode. La ville change, bouge, s’adapte, se transforme, se renouvelle. Ray reste lui-même, un homme bon, intègre, fin observateur de la nature humaine, amoureux de la vie et de New York. Dans son cœur, il garde le souvenir de son Algérie natale, de son père juif mort dans un camp, de sa mère espagnole disparue dans une émeute en 1961, d’une enfance au soleil. Mais il ne laisse rien paraître de ses fêlures et préfère se tourner vers les autres, amis ou résidents, pour les aider, les soutenir, les accompagner.
Un voyage agréable, poétique et contemplatif. Un récit émouvant, plein d’humanité et un personnage attachant. Le rêve américain sans folie des grandeurs.

10 juin 2021

Imano, cadre dans une société pharmaceutique, est muté dans la préfecture d’Iwate, dans la région du Tôhoku, au nord de Tokyo. Plutôt solitaire, se liant difficilement avec ses collègues, le trentenaire passe son temps libre à pêcher. La région de lacs et de forêts, isolée et verdoyante, se prête merveilleusement à cette activité qui le repose de son travail. Très vite, il connaît les meilleurs coins de pêche, les rivières les plus poissonneuses et quand il se fait enfin un ami en la personne de son collègue Hiasa, il n’hésite pas à partager avec lui ses endroits secrets. Tous deux passionnés de pêche, ils ne se quittent plus jusqu’au jour où Hiasi démissionne pour vendre des mutuels d’assurance en porte à porte. Quand il réapparaît, c’est pour lui vendre un de ses produits. Imano accepte et se rend compte que son ami a de plus en plus de mal à atteindre son chiffre mensuel. Leurs parties de pêche deviennent moins conviviales et finalement Hiasi ne donne plus signe de vie après le tsunami du 11 mars 2011.

Une promenade campagnarde dans une région méconnue du Japon mais les descriptions bucoliques de la nature et des séances de pêche cachent en filigrane des thèmes plus profonds : la solitude, la difficulté de se faire des amis, la pression des entreprises sur leurs employés, l’homosexualité (Imano a vécu avec un homme mais n’a jamais fait son coming-out) et l’amitié.
Le tsunami est évoqué mais de loin, la préfecture d’Iwate n’a pas été directement touchée. Mais il a eu un impact sur Imano en provoquant la disparition de son ami. Il s’aperçoit alors qu’il le connaissait peu ou pas en dehors de la pêche. Ce qu’il découvre l’amène à s’interroger sur ses rapports aux autres et aussi sur Hiasi. A-t-il été emporté par la vague ou a-t-il profité des circonstances pour s’évaporer ? La question reste ouverte…
D’apparence simple et léger, ce roman est plus subtil qu’il n’y parait et dénonce, délicatement, certains problèmes de la société japonaise.
Une jolie parenthèse dans le Tôhoku, au fil de l’eau…

7 juin 2021

Quoi de plus normal pour une dame de quatre-vingt-dix ans que de mourir paisiblement dans son fauteuil préféré, en regardant la mer par sa baie vitrée ? Peggy Smith s’est éteinte ainsi, son cœur a simplement cessé de battre. Pourtant, son aide de vie, l’Ukrainienne Natalka, n’est pas convaincue. C’est elle qui a découvert le corps et elle suspecte un meurtre. Peggy se croyait surveillée, elle avait reçu une carte anonyme qui disait : ‘’On vient vous chercher’’ et, de plus, ses cartes de visite stipulaient ‘’consultante en meurtres’’. En fouillant ses affaires, Natalka découvre que de nombreux auteurs de polars mentionnaient Peggy dans leurs remerciements. Convaincue que quelqu’un a tué la vieille dame, l’aide de vie décide de prévenir la police et d’enquêter de son côté, entraînant avec elle deux amis de Peggy : Edwin, son voisin, quatre-vingts ans, journaliste de la BBC à la retraite et Benedict, ancien moine et désormais tenancier du Coffee Shack le café en face de Seaview Court, la résidence médicalisée de Peggy. Et, quand un individu armé débarque dans l’appartement de la morte et vole un livre, l’inspecteur Harbinder Kaur prend l’affaire au sérieux et ouvre une enquête officielle.

Deuxième opus des enquêtes d’Harbinder Kaur, ‘’la policière sikh, lesbienne et qui vit encore chez ses parents à trente-cinq ans’’ mais elle se fait voler la vedette par un trio d’amateurs mal assortis composé d’une aide à domicile ukrainienne, belle et blonde, d’un retraité de la BBC octogénaire et gay et d’un ancien moine qui a quitté les ordres pour ouvrir un café et trouver l’amour.
Elly Griffiths utilise les mêmes ingrédients que dans Le journal de Claire Cassidy, à savoir :
- Une enquête qui touche à la littérature, ici, les romans policiers
- Une petite virée en Ecosse, ici, un salon littéraire à Aberdeen
- Des personnages attachants, ici, le fameux trio
- Harbinder qui se lit d’amitié avec les personnages secondaires
- La présence de chiens
On mélange savamment le tout et on obtient un cosy mystery qui se lit tout seul. On navigue entre les fausses pistes, les indices littéraires, les rencontres avec des auteurs de polars, les bloggeuses, les séances de dédicaces. Franchement sympathique même s’il n’y a plus l’effet de surprise du premier tome.

Albin Michel

3 juin 2021

Après une guerre fratricide, trois années dans un camp de prisonniers et un mois en mer, Yohan débarque au Brésil pour commencer une nouvelle vie, par une journée d’hiver pluvieuse. Une gamine lui offre un parapluie bleu. Il a vingt-six ans, un costume trop grand et une recommandation des Nations-Unis pour un emploi chez un tailleur japonais. Il était fermier mais, au camp, les Américains lui ont appris à coudre et il devient très vite un assistant inestimable pour le vieux Kiyoshi. Une complicité se noue entre le Japonais taiseux et le jeune nord-coréen exilé. Rien de démonstratif, des regards échangés, des silences amicaux. Yohan doit se familiariser avec un nouveau décor, un climat différent et une langue chaude et mouillée qu’il fait tourner sur sa langue avant de balbutier ses premiers mots. Laissant derrière lui les horreurs de la guerre, il se reconstruit paisiblement, grâce à la famille qu’il s’est choisie : Kiyoshi bien sûr, mais aussi Peixe, le gardien de l’église et surtout deux enfants, orphelins itinérants et insaisissables, Santi et Bia. La même Bia qui lui avait offert ce parapluie bleu qu’il a conservé tout au long des années…

D’une beauté triste, Chasseurs de neige est le roman de l’exil, du silence, des choses simples de la vie. Beaucoup de retenue, de pudeur - la guerre est à peine évoquée, les blessures sont effleurées - mais on sent tout le poids des combats inutiles, des pertes, des deuils, de la dureté du camp. Yohan est un résilient, il se reconstruit sans oublier son passé mais en avançant sereinement, dans la paix retrouvée. Son regard s’attache à décrypter sa nouvelle terre, les couleurs, les sons, les chants, les odeurs, la langue. Il mène désormais une vie modeste, s’applique à coudre des vêtements, à aider son bienfaiteur, à se créer une famille de cœur, loin de la Corée dont il ne sait plus rien, loin du froid et de la neige.
Un roman épuré et élégant où chaque mot sonne juste. Paul Yoon possède une écriture simple, presque minimaliste, avare de dialogues mais il retranscrit si bien les émotions, la tendresse, les liens qui se font et se défont, le passage du temps, la simplicité d’une existence. Délicat et émouvant.

31 mai 2021

Il fait chaud à Florence, en ce mois d’août 1963. Une chaleur étouffante qui accable le commissaire Bordelli, autant que les moustiques l’énervent et les cauchemars l’épuisent. Pourtant, il a choisi de rester dans la ville désertée par les Florentins partis en villégiature sur les plages de la région. D’ailleurs, le crime ne prend pas de vacances et quand le policier est appelé sur les lieux d’une mort suspecte, il flaire un meurtre. Pourtant, les premières constatations du légiste semblent conclure à une crise d’asthme qui aurait mal tourné. Madame Pedretti était malade et âgée, mais elle était riche aussi… Ses héritiers ont-ils voulu accélérer la succession ? Bordelli s’adjoint le jeune Piras, tout juste débarqué de sa Sardaigne natale et commence son enquête.

Si l’intrigue n’est guère trépidante - Bordelli tient plus de Maigret que de Harry Bosch - le commissaire vaut bien un roman à lui tout seul. L’homme est un célibataire de cinquante-trois ans qui attend toujours la femme de sa vie. Il fume comme un pompier, aime la bonne chère cultive l’amitié. Car s’il n’a pas encore trouvé sa dulcinée, il n’est pas solitaire et sait s’entourer de personnages hauts en couleurs. Du légiste au monte-en-l’air, ils sont nombreux à profiter de ses tablées aux menus concoctés par Botta, le voleur qui a appris à cuisiner dans toutes les prisons d’Italie et d’ailleurs. Tous ont en commun d’avoir combattu les nazis et en gardent un souvenir ému. Les discussions vont bon train. On échange des anecdotes, on philosophe sur la vie, la mort, l’amour, le bien et le mal. Loin d’être un taiseux, Bordelli aime s’épancher, pratique l’ironie, promène sa nostalgie désabusée dans sa belle ville de Florence.
Avec ses personnages attachants, ses dialogues vifs et souvent comiques, Marco Vichi propose un petit polar qui se lit d’une traite et qui donne bougrement envie de refaire un bout de chemin avec Bordelli et ses comparses. Un début plus que prometteur.