Vers les terres hostiles de l'Ethiopie
EAN13
9782246768913
ISBN
978-2-246-76891-3
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
Littérature française
Nombre de pages
256
Poids
201 g
Langue
français
Fiches UNIMARC
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Vers les terres hostiles de l'Ethiopie

De

Grasset

Littérature française

Indisponible
A BORD DU «CHENONCEAUX»?>Novembre.1932.
Enfin les amarres sont larguées, plus rien ne relie le navire à la terre, le Chenonceaux quitte Marseille et moi pour la vingtième fois, je m'enfuis vers les pays du soleil.Novembre, je viens de traverser la France et déjà les brouillards froids traînaient sur les plaines déchirées par les labours, couvertes d'engrais chimiques, morcelées de clôtures, tristes et mornes sous le ciel gris, résignées semble-t-il, à la servitude mais toujours indulgentes et bonnes car elles sont éternelles.Sans regrets j'écarte ces visions dans l'espoir du retour aux terres sauvages, hostiles et farouches, mais où reste encore aux créatures la liberté de lutter pour leur vie, sans maître ni protecteur.Je ne vais pas loin cependant, à peine dix jours de voyage jusqu'à Djibouti. Mais ces dix jours me semblent interminables à bord de ces hôtels flottants que sont aujourd'hui les bateaux. J'y suis désœuvré, perdu dans cette foule hétéroclite faite d'éléments humains brusquement mélangés : cette espèce de cocktail s'appelle les passagers. Chacun l'apprécie et le digère à sa manière; les néophytes sont séduits, font des connaissances, amorcent des amitiés, échangent des adresses.Après quelques voyages, ils s'abstiendront avec prudence.Le personnel du bord, lui, en garde une indigestion chronique, qu'il soit le commandant ou le garçon de cabine.Pourquoi ce petit échantillon d'humanité, prélevé au hasard dans tous les milieux sociaux et déposé dans cette boîte en fer, pourquoi fermente-t-il de si étrange manière? Peut-être le sentiment de ne jamais revoir tous ceux qui les entourent enlève-t-il à quelques-uns un peu du self-control obligatoire dans la vie ordinaire. Il en résulte une sorte de nudisme moral aussi peu flatteur pour la pauvre âme humaine que les exhibitions du nudisme véritable le sont pour notre race dégénérée.Mon premier souci est de trouver à bord une figure de connaissance parmi le personnel pour avoir le moyen de m'isoler un peu.Naturellement je vais d'abord vers le bureau du Commissaire.Il y a foule car chaque passager prétend avoir pour lui seul une cabine, surtout quand il est fonctionnaire et que l'Etat paye son passage. Pour ceux-là, le luxe est toujours insuffisant; tel gouverneur qui pendant son congé montait lui-même le seau de charbon au petit appartement du cinquième, aussitôt à bord exige l'ascenseur pour descendre à la salle à manger, trouve tout exécrable et sa femme se lamente et gémit, plus délicate que la Princesse sur un pois.Le commissaire Balby a l'habitude; il accueille ce public, toujours le même, avec une courtoisie parfaite, impénétrable comme une armure. Très grand, une figure longue, toute rasée, imposant comme un maître de cérémonies, mais avec une distinction et une noblesse de grand seigneur pour ceux qui peuvent sentir le rayon d'une belle âme derrière les lunettes où s'isolent ses yeux gris.Il me connaît de nom et aussitôt cet homme raide devient amical et simple :« J'ai entendu parler de vous, dit-il, par le docteur du bord, le docteur Guibier, écrivain de talent comme le veut la tradition de la médecine maritime. Il était grand ami du docteur Ségalen, l'auteur des Immémoriaux et c'est par lui, je crois, que vous vous connaissez. allez le voir, peut-être sera-t-il plus heureux pour vous trouver un gîte moins triste que votre cabine sans hublot. A mon très grand regret, je n'y puis rien changer car tout est plein. »Une inscription lumineuse en grosses lettres : DOCTEUR.Porte fermée. Je frappe. Un grognement à l'intérieur, la porte s'entre-bâille avec prudence et laisse passer une tête aux cheveux mal peignés, le front démesurément haut, un menton en galoche, une bouche entr'ouverte et des yeux ennuyés, aux paupières pesantes. Le tout exprime une muette interrogation fort peu engageante pour le visiteur importun.Je me présente.Instantanément cette face s'éclaire, devient vivante, souriante, s'illumine, c'est le soleil démasqué par le nuage. Je suis agrippé, la porte se referme et je tombe dans un fauteuil.Vaste cabine sans un bibelot; les cloisons nues, laquées de blanc, semblent être les murs d'une cellule monacale :- « Je n'ai plus rien, me dit Guibier, et ne veut plus rien avoir après la leçon du Philippar...- « Comment, vous êtes un rescapé?- « Mais oui, j'ai eu l'honneur d'être choisi pour embarquer sur ce paquebot. Je ne sais pourquoi le commandant Vicq, sans me connaître, sans que rien à ma connaissance, motivât ce choix, a exigé, pour mon malheur, ma présence à son bord.- « Peut-être une sympathie née de la lecture de vos livres, insinuai-je.- « Ah! ah! ah! vous en avez de bien bonnes, me croyez-vous le talent de feu Ponson du Terrail..., ou si vous voulez d'Alexandre Dumas? Non, une idée à lui, parce que tout le monde sollicitait cette place sauf moi. Enfin, peu importe, le résultat est que je suis guéri de l'amour des rideaux de cabine.- « J'ai entendu dire que le commandant Vicq était généralement détesté de son équipage, et même de son état-major?- « C'est possible, il était un peu dur, quelque peu hautain, les ennemis ne lui manquaient pas et certains ont peut-être voulu se venger, assez lâchement en accablant un marin après une telle catastrophe...- « Surtout quand elle est la seconde...- « Que voulez-vous? Il y a des fatalités où l'homme ne peut rien. Vicq est un excellent marin, très strict pour son service... Trop même. Un peu d'indulgence, souvent, désarme les malveillants, ou tout au moins les isole ou les étouffe dans un milieu où ils n'ont plus d'appui.On admire le courage et l'habileté du dompteur dans la cage des fauves, mais, à mon avis, il en faut davantage pour mener des hommes... Je préfère les soigner quand ils souffrent. »En effet, le docteur Guibier vit pour ses malades, l'équipage l'adore, il tutoie les jeunes comme ses enfants, et les autres, ceux qui prétendent affirmer toujours leurs droits imprescriptibles de syndiqués conscients, se laissent vertement admonester par lui, quand ils le méritent.– « Je vais à l'infirmerie, continue Guibier, voulez-vous m'accompagner et me servir d'interprète?« On a embarqué pour Djibouti un Somali et un Arabe, tous deux en piteux état. Ils étaient à l'hôpital002003 de Marseille et sont venus à bord par un miracle d'énergie, mais aussitôt monté l'escalier de coupée, ils se sont effondrés, à bout de forces. On aurait dû les débarquer aussitôt, mais c'était refuser à ces malheureux la chance d'aller mourir dans leur pays... ou en chemin.« Je sais bien que le commandant sera furieux demain quand je lui rendrai compte mais je sais que ce sera pour la forme. »Dans la salle de consultation, j'aperçois les deux « coupables ». Le garçon du bord qui les a amenés fulmine contre « ces sales bicots », ces propres à rien qui prennent le travail aux pères de famille...– « On ne peut donc pas les laisser creverl...Un vieux somali et trois arabes, passagers sans doute, ont accompagné les deux malades. Ils se tiennent dans un coin, immobiles et silencieux. Je lis sur leurs faces sombres et dans leurs yeux noirs, le dégoût et le mépris pour ces européens qu'ils doivent subir.L'un des malades est un jeune Somali, dix-sept ans peut-être, il regarde de ses grands yeux étonnés, brillants de fièvre, la colère de ce garçon blafard, qu'il ne comprend pas. Et, sur sa face amaigrie par la tuberculose demeure un sourire infiniment doux, reflet de cette joie immense, la joie du départ vers le soleil de sa terre natale, vers la résurrection...L'autre est un arabe déjà vieux, usé par l'Europe, le travail meurtrier du chauffeur dans le brouillard des mers froides et les privations pour amasser plus vite de quoi acheter ce troupeau qu'il rêve de conduire, avec sa tribu errante, sur les hauts plateaux du Yémen.Celui-là comprend le français mais il reste indifférent aux paroles vaines de ce « roumi » insensé.Qu'importe le hurlement du chacal quand la caravane passe 1Il ne peut même pas mépriser, il ignore, car, lui aussi est plein de cette joie du retour, ce soleil levant dansla nuit froide des nostalgies, devant lequel plus rien ne compte !Le docteur coupe court aux imprécations du garçon.– « Merci mon ami, retournez à votre travail. »Il examin...
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