Bel abîme

Yamen Manai

Elyzad

  • par
    14 juin 2022

    Ne lisez point trop autour de ce livre remarquable, courez l'acheter ou si vous l'avez déjà, ne traînez pas, lisez-le. 110 pages, ça va vite et c'est un long monologue du jeune homme qui attend un procès. Il parle à son avocat commis d'office et au psychiatre détaché par le tribunal. On ne sait pas trop au début les raisons de son enfermement, il les explique à ses deux visiteurs.

    Jeune homme en Tunisie post-révolution, il vit avec un père universitaire, fainéant, qui ne s'intéresse qu'à sa voiture et frappe sa femme et ses enfants. L'archétype de l'homme autoritaire tel que la société tunisienne en produit, qui doit se faire servir et respecter dans sa maison. Il livre ses réflexions, son amour de la lecture qui l'a sauvé, lui permet de vivre malgré la violence : "Des gens qui savent lire au pays, il y en a à la pelle, mais que lisent-ils, dites-moi ? Que dalle, pour l'écrasante majorité. Elle est fâchée avec les livres, il faut se l'avouer. Vous connaissez ce proverbe ? La parole de nos ancêtres ? Elli kraw métou : ceux qui ont lu sont morts eux-aussi. Oh, mes aïeux ! Lire ne donne pas de pouvoir, lire ne sauve pas ? Cela ne fait aucune différence, on finit toujours les deux pieds devant ? Ok, lire ne rend pas immortel, je vous l'accorde, mais ça rend moins con, et ça, c'est déjà beaucoup." (p.20)

    Puis sa réflexion s'étend à la société tunisienne, qui, malgré la révolution, ne satisfait ni ne permet aux Tunisiens de s'épanouir : "On a quand même gagné la démocratie ? La belle affaire ! Avant, on avait la peste, maintenant, on a le choix entre la peste et le choléra. Avant, on avait les quarante voleurs, maintenant on en a quarante mille." (p.69). Lucide et amer, il sait qu'il n'a rien à espérer de son pays ni des autres, sauf de Bella qui le tient debout.

    C'est un court roman, fort, direct, comme si nous étions avec le jeune détenu et qu'il nous exposait ses pensées et son histoire. Très bien écrit, il se lit assez vite, même s'il vaut mieux prendre son temps, pour rester dans l'ambiance et avec le narrateur que l'aon aimerait avoir rencontré dans d'autres circonstances.


  • par (Libraire)
    23 février 2022

    Conseillé par Solène

    C’est un roman plein de rage que signe Yamen Manai. Il nous cueille et nous prend aux tripes de la première à la dernière page, nous laissant à bout de souffle et désorientés.
    Depuis sa cellule, un adolescent raconte comme il exècre son pays, sa famille, la vie qu’on lui impose et surtout le salut et le réconfort qu’il avait cru trouver dans sa rencontre avec Bella.
    "Bel abîme" à la force et la justesse des bons romans.


  • 2 octobre 2021

    Un roman plein de force, traversé par la violence et la colère

    Tunisie, banlieue de Tunis, aujourd’hui. Un adolescent nous raconte son quotidien, depuis l’enfance, à la maison, à l’école, dans la rue. Un enfant chétif, calme et doux, qui vit et grandit la peur au ventre, mais une vraie peur, infinie, permanente, celle provoquée par la violence quotidienne à la maison, à l’école, dans la rue, partout. Celle engendrée par les humiliations et vexations des plus forts, enfin, des plus violents, sur les plus faibles, enfin ceux pour qui être la terreur du quartier, voire du pays, n’est pas une fin en soi, la meilleure manière de sortir de toute cette violence et toute cette peur.

    Notre adolescent est de ceux-là. Alors il subit, toujours et encore, longe les murs, baisse la tête, contient très fort ses larmes, ses souffrances, ses envies de rébellion, ses rêves de départ. Et un jour, il croise Bella. Et Bella lui donnera la force de s’affranchir, de relever la tête, de vivre un pas de côté pour vivre mieux, vivre digne. Mais dans cette société si gangrénée par la violence, peut-on s’autoriser à être différent ?

    Yamen Manai nous livre ici un roman plein de force, traversé de part en part par la violence et la colère, que le lecteur vit et ressent en étant immergé dans les mots et la tête de cet adolescent révolté et blessé au-delà du tenable. Roman absolument émouvant par l’attachement que l’on porte aux deux personnages centraux, rageant par cette confrontation à toute cette bêtise et cette violence, qui n’engendre quoi ? Que désespoir… et violence.

    « (…) Pourquoi ils tuent les chiens ? Le maire, le président, les députés, les ministres, ils n’avaient donc que cela à foutre que de parlementer sur leur sort et de décréter de les tuer ? C’était donc pour cela que le peuple les avaient élus, qu’ils les avaient mandatés ? (…).
    (…) Les chiens dehors, pourquoi vous ordonner de les massacrer ? Ah les chiens errants (…) Pour que la rage ne se propage pas dans le peuple. Pour que la rage ne se propage pas dans le peuple ? Mais le peuple a déjà la rage, vous le saviez pas ? (…)».


  • par (Libraire)
    1 octobre 2021

    Du grand art !

    "Bel abîme" est un texte très court, 100 pages à peine, d'une densité digne des meilleurs expressos. La parole est donnée à un jeune ado en manque d'affection, souffre-douleur de tous ceux qui croisent sa route. Tous, sauf Bella, qui a su lui prodiguer tout l'amour du monde – jusqu'au jour du drame. On écoute ce narrateur désespéré s'adresser tour à tour, avec une rage sans retenue, aux policiers, juges et psychiatres qui l'interrogent sur les actes violents dont il a été l'auteur. Impossible d'en dire plus, tant le récit resserré et mené tambour battant ne permet aucun divulgâchage.
    🐶 Ajoutons tout de même qu'encore une fois, Yamen Manai excelle à l'art du récit à double fond : le lecteur peut gober ce "Bel abîme" d'une bouchée, porté par l'impatience de découvrir ce qui s'est réellement passé. Mais il peut également le relire plus posément, pour y dénicher les réflexions et critiques à peine dissimulées sur le pouvoir et la religion. Du grand art !


  • par (Libraire)
    15 septembre 2021

    Honni soit l'homme

    Bâti comme un monologue, Yamen MANAI, nous raconte une Tunisie fracturée, abîmée par des années de phallocratie, de corruption et de clientélisme.
    Témoin de la mise en accusation d'un jeune adolescent (dont on ne connaîtra jamais le prénom) au cours de son interrogatoire avec son avocat commis d'office et un psychiatre, c'est une voix vibrante qui nous rend compte de toute une violence contenue au quotidien.
    Vibrant d'émotion et de fureur.
    ~~Catherine~~


  • par (Libraire)
    10 septembre 2021

    Très belle plume !

    En Tunisie, un jeune adolescent de 15 ans s'adresse tour à tour au procureur du Tribunal devant lequel il comparaît pour faits graves, au psychiatre qui tente d'analyser sa violence et à son avocat qui tente de comprendre son cheminement vers l'inexorable. Ce texte court est réellement percutant, tout en paraboles sur la société et la culture de la Tunisie contemporaine, sur la rage de cette jeunesse sacrifiée dans un pays vicié malgré les espoirs d'un certain Printemps, les discours politiques ambiants et les apparences. Très belle plume !